Notes de lecture

CES MIGRANTS QUI FONT LE PROLETARIAT. René GALISSOT, Nadir BOUMAZA, Ghislaine CLEMENT. Réponses sociologiques MERIDIEN KLINCKSIEEK, 1994.


MIGRATIONS SOCIETE N°35 septembre-octobre 1994

Pour les auteurs, la migration est constitutive de la classe ouvrière à travers l'exode rural. Avec l'installation des Etats nations, la classe ouvrière, pourtant diverse dans ses origines, et ses organisations vont rapidement abandonner leurs positions internationalistes initiales, notamment sur la libre circulation, pour adopter des vues plus "nationales".

C'est un socialiste Millerand qui institue les premières limitations de main d'oeuvre étrangère. La Cgt, jusqu'en 1963, prendra des positions hostiles à l'entrée de travailleurs étrangers soupçonnés de diviser les travailleurs au profit du patronat. Dans les années vingt, la Cgt affirme : "la présence de trop nombreux étrangers dans les zones libérées (Lorraine) fait courir un grave danger à la France (Le Peuple 1924) ; il faut "conduire gratuitement les travailleurs et chômeurs et leur famille à la frontière" (Le Peuple 1928). Après la Libération, on peut voir la fédération Cgt du bâtiment demander le refoulement des travailleurs immigrés clandestins ; en 1946, un délégué algérien propose au congrès confédéral l'emploi prioritaire des Algériens qui ont aidé à la libération du territoire national plutôt qu'aux Italiens qui l'ont poignardée dans le dos.

Les travailleurs étrangers une fois admis au travail, la classe ouvrière doit faire son unité d'où la revendication d'égalité. Mais jamais, quelles qu'en soient les raisons, il n'est question d'égalité politique et il est clair que la citoyenneté est pour les représentants de la classe ouvrière attachée à la nationalité.

Quoi qu'il en soit, le travailleur immigré est appelé à se joindre à la lutte de la classe ouvrière dans le cadre national, au nom de l'unité de classe, et donc à se nationaliser. La classe ouvrière est assimilationiste. Ce qui ne veut pas dire que les travailleurs vont se faire naturaliser en masse, même si une partie s'est acculturée en adhérant au combat d'une France contre l'autre. Les données chiffrées montrent que les travailleurs gardent leur nationalité et que ce sont leurs enfants qui, par le droit du sol, ont la nationalité française.

Le taux de syndicalisation en France est faible et les syndicats organisent essentiellement les travailleurs qualifiés des grandes entreprises, quelquefois nationalisées ou même les fonctionnaires. Les étrangers sont plus souvent déqualifiés, tenus au devoir de réserve, ayant toujours l'espoir du retour, considérés comme de passage, désignés plus par leur origine nationale que par leur appartenance de classe... Hiérarchie ethnique, hiérarchie de qualification, hiérarchie dans les organisations vont souvent se recouper et s'ajouter. Les travailleurs étrangers sont, majoritairement, en marge du mouvement ouvrier organisé.

Le même phénomène se retrouve au niveau communal. Au lieu d'assumer le besoin de logements sociaux comme un axe de lutte d'une classe ouvrière devenue, au moins en partie, immigrée, les municipalités ouvrières sont plus sensibles aux couches qu'elles représentent et qui ont le droit de vote, ouvriers qualifiés, techniciens, cadres.

Regroupés sur les lieux de travail ou d'habitation les travailleurs immigrés vont mener des luttes ayant des caractères propres même si leurs actions intéressent toute la classe ouvrière. Des comportements nouveaux apparaissent qui se retrouvent dans d'autres mouvements sociaux aux limites de la classe ouvrière : autonomie, instrumentalisation des syndicats assortie d'une certaine méfiance, auto-organisation, révocation des responsables. Cette auto-organisation correspond à la recherche d'une troisième voie entre repli et assimilation, à une revendication d'égalité par-delà les différences.

Paradoxalement, alors que la transnationalisation touche les entreprises, les travailleurs, la culture, notamment des jeunes, les mouvements de défense des droits (droits de l'homme, revendication d'égalité, droits de la femme), la classe ouvrière "nationalisée", gestionnaire ou contestataire, défend les acquits sociaux nationaux. Les droits sociaux lient le monde du travail à l'Etat national. Les forces politiques qui mènent les luttes politiques au nom de la classe ouvrière dans le cadre national, prétendent conjuguer les intérêts de classe et l'intérêt du national. La classe ouvrière est devenue nationale et le mouvement ouvrier finit par se réclamer de la nation. Une nation dont la légitimité semble indiscutable, naturelle, sur toute la planète. Cette légitimité venue du peuple, légitime aussi l'opposition nationaux-étrangers.

Dans leur démarche, les auteurs sont amenés à discuter certains points du marxisme : dans les dernières années, ce n'est pas la lutte des classes qui a changé le monde mais les mouvements nationaux. D'après eux, le temps des libérations nationales touche à sa fin et, de plus en plus fortement, la transnationalisation est en cours non seulement au niveau économique mais aussi culturel et le mouvement ouvrier traditionnel continue à garder ses positions nationales. Ce faisant, il est mal armé pour lutter contre la diffusion d'un racisme populaire auprès de ceux qui n'ayant aucune autre propriété s'attachent à une propriété identitaire. Face à cela, les mouvements pour l'égalité juridique, sociale et politique peuvent avoir une fonction émancipatrice.

La propriété des moyens de production, la lutte des classes ne résument pas tout, il faut tenir compte aussi des autres rapports sociaux qui peuvent entraîner des rapports d'exploitation, de domination, d'oppression entre individus mais aussi entre nations.

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